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Lionel Dray et Clémence Jeanguillaume, une jolie claque

Lionel Dray et Clémence Jeanguillaume, une jolie claque
29/06/2022

Lionel Dray et Clémence Jeanguillaume, une jolie claque

  • Par hggfd
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Ça n’a ni queue ni tête ! Ni début ni fin et les deux personnages ont l’apparence qui ondoie ! Panique à bord, voilà poindre au loin les territoires de l’absurdie, avec ses reliefs doux et angoissants, drôles et violents. Quand on se remémore ce voyage surréaliste au son du thérémine, l’un des plus anciens instruments de musique électronique, persistent des flashs oniriques. Attention les visions qui vont suivre d’Ainsi la bagarre, spectacle mis en scène et joué par Lionel Dray, comédien chez Sylvain Creuzevault et Jeanne Candel, et la comédienne et musicienne Clémence Jeanguillaume, sont approximatives. Elles ont l’évanescence des rêves et la logique du cadavre exquis. Voilà un homme en complet gris et figure enfarinée de clown triste qui répare le monde de père en fils. Et voici une femme surnommée «madame Oh-là-là», aux yeux en forme d’œufs au plat, qui se prend pour la reine des souris. Leurs vêtements rapiécés et leurs faces poussiéreuses rappellent ceux des petits fonctionnaires dans les farces de Gogol, qui traversent le monde avec désespoir et poésie. A plusieurs reprises, ils s’embrassent à pleine bouche et chaque fois, Clémence Jeanguillaume se retrouve avec la moitié de la tête pleine de farine. L’amour : ce sentiment où les visages dégoulinent sur ceux des autres.

«J’ai peur de perdre mon visage», croit-on d’ailleurs les entendre dire. Avec la panoplie incroyable de masques dont ils s’affublent, statue grecque, monstre bizarre poilu et terreux, personnages de cartoon qu’ils miment derrière quelques traits de maquillage tracés sur une vitre, ils sont loin de suivre le canevas balisé des œuvres psychologiques. Illogisme sur illogisme crée une sensation de vertige. Le vide existentiel se conjugue aux aberrations de leur imaginaire. Ces clowns empreints de Kafka enchaînent leurs saynètes faites de non-événements, de détails ordinaires et de parenthèses interminables. On pourrait les croire hors-sol ou hors-époque. En toute humilité, le duo prend juste six pas de recul sur la société, parle de la mort, de l’identité fragmentaire et d’un monde irréparable. Comment porter un discours cohérent sur les choses quand on ne comprend déjà pas vraiment son existence ?

Lionel Dray et Clémence Jeanguillaume, une jolie claque

On flotte alors avec eux, dans une pièce carrelée qui ne possède qu’un mur, un angle droit en suspension, une antichambre de l’inconscient, version prolétaire de celle de 2001, l’Odyssée de l’espace avec lampadaire et assiettes en terre. Dans cet univers indéchiffrable, seules les références littéraires et cinématographiques servent de gouvernail : le K de Dino Buzzati, le visage bleu de Pierrot le fou, Buster Keaton, des tableaux de Salvador Dalí… Ceux qui ont eu la chance de voir les Dimanches de Monsieur Dézert, première création de Lionel Dray qui ne tourne malheureusement plus, reconnaîtront son clown, imitateur de Jean-Luc Godard ou de psychopompe à tête de hyène. C’est comme retrouver un personnage de BD dans de nouvelles aventures. Dans ce tome inédit, il est au côté d’une Dame blanche à la robe ensanglantée et, comme pour tout spectre qui se respecte, il n’en reste qu’un souvenir fort et imprécis. En un mot : mystérieux.

Ainsi la bagarre, écrit, mis en scène et joué par Lionel Dray et Clémence Jeanguillaume. Du 6 au 16 janvier au festival Bruit au théâtre de l’Aquarium à Paris, les 1er et 2 février à l’Empreinte à Tulle et du 23 au 26 mars au théâtre Garonne à Toulouse.