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Procès d’un vol avec séquestration devant les assises de Haute-Corse : le récit des accusés

Procès d’un vol avec séquestration devant les assises de Haute-Corse : le récit des accusés
03/06/2022

Procès d’un vol avec séquestration devant les assises de Haute-Corse : le récit des accusés

  • Par hggfd
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Le procès du cambriolage d’un couple de septuagénaire à leur domicile de Corbara, en mai 2017, se déroule depuis lundi aux assises de la Haute-Corse. Les audiences sont prévues pour prendre place sur huit jours. Cinq hommes sont accusés de vol et séquestration dans ce dossier.Procès d’un vol avec séquestration devant les assises de Haute-Corse : le récit des accusés Procès d’un vol avec séquestration devant les assises de Haute-Corse : le récit des accusés

Que s’est-il exactement passé, avant, durant et après le cambriolage avec violences vécu par Jean-Pierre et Olga Romani, le 26 mai 2017 ? Depuis l’ouverture du procès aux assises de Haute-Corse, dans lequel cinq jeunes hommes sont accusés, les parties civiles ont eu la possibilité de témoigner de leurs souvenirs des événements.

Ce jeudi 2 décembre, quatrième jour d’audience, les accusés ont pris place à la barre, chacun à leur tour, pour dérouler leur version des faits. Des récits plus ou moins détaillés, dont voici une synthèse non-chronologique - qui ne se tient donc pas au strict suivi de l'ordre de passage -, et uniquement basée sur les déclarations successives des accusés.

J-2 : le repérage des lieux

L’histoire débute "l’avant-veille du cambriolage". Jean-Baptiste Gaffory raconte avoir effectué aux côtés d’une seconde personne qu’il refuse de nommer un repérage des lieux. "A ce moment-là, je vois une personne partir de la propriété [des victimes]. C’était un homme d’une quarantaine d’années, assez costaud, le crâne chauve. J’ai pensé qu’il s’agissait de monsieur Romani."

Jean-Baptiste Gaffory fait remonter la description de l’individu au "commanditaire" de l’attaque, dont il ne dévoile là non plus pas l'identité. "Je lui ai demandé si c’était monsieur Romani. Il m’a dit oui. Ce qui fait que j’ai confondu la cible, admet-il, les larmes aux yeux comme dans la voix. Et ça a eu une incidence sur tout le reste de l’affaire."

J-1 : la réunion préparatoire

La veille du cambriolage, une réunion préparatoire informelle est organisée. Ce rendez-vous, Anthony Rutily et Jean-Gabriel Del Piero indiquent ne pas en avoir le souvenir. Jean-Baptiste Gaffory admet lui y avoir participé : "Je ne me souviens plus de tout le monde. Mais je sais qu’il y avait aussi Jean-Gabriel et Maxime".

Affirmation confirmée par ce dernier, qui l’assure : Anthony Rutily et Andréa Gagliano s’y trouvaient également.

"Racontez-nous un peu le déroulé de cette réunion", l’interpelle le président de la cour, Thierry Jouve.

"Je n’appellerais pas vraiment ça une réunion préparatoire, estime Maxime D’Oriano. On était juste ensemble ce soir-là comme d’autres soirs, pour boire un coup. Le cambriolage, ça n’a pas été le premier sujet abordé, c’est juste arrivé dans la discussion."

"Qui l’a amené dans la conversation ?", l’arrête le président. "Je ne me souviens pas, s’excuse-t-il, avant de continuer : quand le projet est abordé, j’ai d’abord entendu qu’il manquait quelqu’un parce qu’il y a eu un désistement de dernière minute. Et puis on a commencé à m’en parler sans que je ne le demande. On m'a dit que c’était un cambriolage, qu’il y avait 200.000 euros à récupérer, que la personne qui vivait dans la maison était censée amener sa femme à l’hôpital ou la rejoindre, et qu’il n’y aurait donc personne à l’intérieur."

"On pensait que c’était un homme seul, plutôt jeune. C’était mon information", héritée de ses réperages, soupire Jean-Baptiste Gaffory.

Thierry Jouve poursuit : "Et à ce moment-là, vous aviez décidé quels seraient vos rôles ?" Oui, affirme Jean-Baptiste Gaffory. "Jean-Gabriel devait conduire, et moi je devais « prendre en compte » toute personne qui aurait pu rester dans la maison", décrit-il, avant de préciser, questionné par la cour : "prendre en compte, c’est à dire neutraliser. Mais j’étais simplement censé couper le grillage, c’est pour ça que j’avais une pince. Il n’a jamais été question de faire usage d’arme à feu ou de violence."

Maxime D’Oriano est moins loquace : "On m’a simplement indiqué que je devais fouiller la maison."

H-3 : le trajet

Les jeunes hommes se donnent rendez-vous à 5 heures, le lendemain matin, devant La Bergerie, à l’Ile-Rousse. "Il était question de ne pas apporter son téléphone", se souvient Jean-Gabriel Del Piero. Celui-ci rejoint le point de rencontre au volant du véhicule de sa grand-mère.

En plus de lui, quatre personnes montent dans la voiture, en direction du domicile des Romani, affirme-t-il. "Il y avait aussi quatre sacs dans le coffre. Je ne me souviens plus de qui nous les a donnés, mais je peux vous assurer qu’il n’y avait pas d’arme."

Arrivé à destination, Jean-Gabriel Del Piero dépose ses quatre camarades "un peu plus haut" que le domicile visé, et se rend directement au prochain point de rendez-vous, à Speloncato. "Le plan, c’était de me positionner directement là-bas pour être prêt quand ils auraient terminé."

H-3 : l’attente

Procès d’un vol avec séquestration devant les assises de Haute-Corse : le récit des accusés

"On est sortis de la voiture chacun avec un sac, décrit Maxime D’Oriano. C’était les mêmes sacs en nylon noir, et je ne savais pas ce qu’il y avait dedans. J’ai ouvert le mien, et j’y ai vu une bouteille blanche qui contenait de l’acétone pour effacer les traces d’ADN, un collant, et des serflex."

"Il y avait aussi une espèce de grande sacoche noire de forme rectangulaire, qui aurait pu contenir un fusil, ajoute-t-il sans insister sur ce point. Je n’ai pas vérifié ce qu’il y avait dedans, c’est Anthony qui s’est chargé de la récupérer."

"C’était une arme factice non-létale, un airsoft", glisse Anthony Rutily. "On me l’a donnée. Je n’avais pas de véritable fusil avec moi."

Les quatre cambrioleurs enfilent collants, masques et gants pour camoufler leur identité, et rejoignent la demeure de Jean-Pierre et Olga Romani en passant par un camping à proximité. "On a découpé deux grillages avant d’arriver chez eux. C’est Jean-Baptiste qui s’en est occupé", détaille Maxime D’Oriano. "Après quoi, on est arrivés près des escaliers, et on s'est cachés dans le cagibi en attendant que la victime s’en aille comme prévu."

08h01 : la « neutralisation » de Jean-Pierre Romani

Plus de deux heures passent, durant lesquelles les quatre hommes sont contraints d’attendre sans grande possibilité de mouvements ni visibilité sur la porte d’entrée. 8h sonnent, et le scénario imaginé vole en éclats : "Monsieur Romani est sorti de chez lui et nous a surpris", regrette Anthony Rutily.

Le groupe se sépare alors en deux équipes. Dans la première, on trouve Anthony Rutily et Jean-Baptiste Gaffory, en charge de "prendre en compte" Jean-Pierre Romani. "Au début, il m’a semblé le voir sourire", assure Anthony Rutily. "Il devait penser que c’était une blague, comme on avait des masques un peu comme au carnaval". "J’ai jeté la pince-monseigneur au sol, et il s’est mis à crier", se souvient Jean-Baptiste Gaffory.

Un souvenir suffisamment violent pour faire tourner de l’oeil à l’accusé : Jean-Baptiste Gaffory, pris de vertiges, est assis sur une chaise, et la session suspendue quelques minutes le temps qu’il puisse reprendre ses esprits.

Profondément bouleversé et le teint livide, il reprend : "Pour ne pas qu’on l’entende crier, je lui ai mis un torchon dans la bouche. Et là, il a bougé et glissé, et j’ai essayé de le retenir, mais je suis tombé avec lui. Comme il continuait d’essayer de crier malgré tout, je lui ai dit : tais toi, tais toi !"

"A ce moment-là, je me suis baissé et j’ai essayé de rassurer monsieur Romani, indique Anthony Rutily. Je lui dit qu’on n’était pas là pour lui faire du mal, qu’on venait juste chercher de l’argent. Je l'ai relevé, et on est rentrés avec lui dans la maison."

Les deux hommes font asseoir le septuagénaire sur une chaise, Jean-Baptiste Gaffory lui attache les mains avec des serflex, et les trois montent à l'étage dans l'objectif de trouver le pactole désiré.

08h01 : la fouille du domicile

Dans le même temps, le second groupe s’est lui rué à l’intérieur de la demeure, laissant leurs camarades s’occuper de Jean-Pierre Romani. Un duo composé, selon les dires de Maxime D’Oriano, de lui-même et d’Andréa Gagliano.

"Entre le moment où monsieur Romani a descendu les escaliers et celui où il nous a aperçu, il s'est passé une fraction de seconde. Je n’ai pas vraiment eu le temps de réfléchir ou regarder ce qui se passait, je me suis juste dépêché d’entrer", explique Maxime D’Oriano.

"Là, j'ai commencé par fouiller la cuisine, où j'ai trouvé une enveloppe de billets, et puis j'ai fouillé une chambre ou deux, où j'ai trouvé tout sauf de l’argent." "Mais quand vous fouillez ces pièces, vous cherchez quoi exactement ?, intervient le président de la cour. Il y avait des bijoux, des objets de valeurs, et vous ne les avez pas pris."

"Les bijoux ne nous intéressaient pas, répond Maxime D’Oriano. Ce qu’on cherchait, c’était les 200.000 euros."

"Et ça se présente comment, ça, 200.000 euros ? Vous les cherchiez où, dans les sacs à main ?", l’interrompt à nouveau Thierry Jouve. "Sauf votre respect, monsieur le président, 200.000 euros, ça ne tient pas dans un sac à main, reprend l’accusé. Donc je n’ai pas cherché dedans, j’ai soulevé le matelas."

Sans succès. Faute de trouver le butin, Maxime D’Oriano indique s’être dirigé vers la seule pièce qui n’avait pas encore été fouillée : le bureau, à l’étage.

08h et quelques minutes : les coups de pied et la menace du doigt coupé

En arrivant dans la pièce, Maxime D’Oriano affirme avoir trouvé Jean-Pierre Romani au sol, entouré d’Anthony Rutily et Jean-Baptiste Gaffory.

"Il était question de savoir où était l’argent, et il ne répondait pas. J'ai perdu mon sang-froid, et je lui ai donné des coups de pied en lui demandant : Où est l’argent, où est l’argent ?, admet, tête baissée, l’accusé. Il nous a révelé deux endroits dans la pièce où on a trouvé deux enveloppes : une sur l’étagère, et une sur les poutres."

Des nouvelles trouvailles qui ne satisfont pas les jeunes hommes. "On lui a demandé où était le reste, et il nous a dit qu’il s’était déjà fait braquer, qu’il ne gardait plus d’argent chez lui depuis", indique Maxime D’Oriano.

"C’est là qu’arrive la pince-monseigneur, souffle Anthony Rutily. C’est moi qui l’ai menacé. Je me suis baissé, je lui ai pris la main et je lui ai dit : dis nous où est l’argent, ou je te coupe le doigt". Une scène que Jean-Baptiste Gaffory et Maxime D’Oriano décrivent également avec émotion aux magistrats et jurés.

"Je me souviens parfaitement de la phrase que monsieur Romani a répondu, précise Maxime D’Oriano. Il disait : « coco, tu peux y aller, tu peux me couper le doigt, il n’y a plus d’argent ». Et à partir de là, je me suis dit que ça ne servait plus à rien, qu’il faut y aller."

Anthony Rutily se dit saisi de la même réalisation. "J’ai dit, basta, on s’en va." "Vous avez pris une décision en tant que meneur ?", se questionne Thierry Jouve. "Non, répond fermement Anthony Rutily. J’ai juste donné le top départ parce que ça m’a fait quelque chose, parce qu’on avait déjà assez fait de mal à ces gens."

Jean-Baptiste Gaffory raconte lui avoir été "déconnecté de l’instant présent" à ce moment. "J’aspergeais la poutre et la pièce d’acétone mécaniquement, en suivant ce qui était prévu. J’étais trop choqué pour faire autre chose. Monsieur Romani était au sol, il est donc possible qu’une partie du liquide lui soit tombé dessus. Finalement, c’est Anthony qui me « réveille » de mon état quand il me dit qu’on doit partir. On ressort, je crois que Maxime et moi avions avec nous l’argent."

08h10 : le départ en Berlingo

Pour rejoindre Jean-Gabriel Del Piero, qui les attend à Speloncato, les cambrioleurs dérobent la Citroën Berlingo des victimes. "Un moment donné, la question a été posé à monsieur Romani d’où était les clefs, et il a répondu directement sur la voiture", livre Anthony Rutily.

Jean-Baptiste Gaffory apporte plus de précisions : c’est "Anthony qui a demandé les clefs", affirme-t-il. "On est rapidement descendus, et on est montés deux à l’avant, deux à l’arrière."

"C’était Anthony qui conduisait, avec Jean-Baptiste à l’avant, rapporte Maxime D’Oriano. Moi, j’étais à l’arrière, sans fenêtres, avec Andréa. On ne voyait pas ce qui se passait. Et puis à cause du stress et de l’adrénaline qui redescend, j’ai vomi dans la voiture."

Le groupe arrive rapidement au point de rendez-vous.

H + quelques minutes : la voiture brûlée

"Quand ils sont arrivés, ils avaient encore leur masque sur la figure", rapporte Jean-Gabriel Del Piero. Lui attend à cet instant depuis près de trois heures le retour de ses compagnons, et se souvient de mouvements et attitudes erratiques. "Tout le monde était stressé et fébrile, certaines choses qu’ils faisaient étaient incohérentes."

Les sacs sont déposés dans le coffre de la voiture, les enveloppes d’argent à l’avant du véhicule. Quelques billets à nu, autour de 300 euros, s’échappent d’une enveloppe. "Sans en informer mes coéquipiers, je les ai pris et je les ai mis dans ma poche", reconnaît Jean-Gabriel Del Pietro.

Le conducteur continue d’aider ses camarades à vider le véhicule des victimes. "A un moment, indique Jean-Gabriel Del Piero, je suis sorti et j’ai réceptionné quelque chose pour le mettre dans le coffre, qui était dans un étui assez long."

"Vous estimez qu’il s’agit de la fausse arme d’Anthony Rutily ?", lui demande le président. "A priori, c’est ce qui me semble le plus possible."

Une fois l’ensemble des matériels et produits transférés entre les deux véhicules, "on a aspergé le véhicule d’essence avec Anthony, continue Jean-Baptiste Gaffory. Un jerrican rempli était déjà là, mais je ne sais pas qui l’a amené. Je ne me souviens plus de qui a gratté l’allumette."

Les cinq hommes repartent à bord du véhicule de Jean-Gabriel Del Piero, laissant le Berlingo en proie aux flammes.

Sur le trajet du retour, "j'ai jetté la pince-monseigneur par la vitre", conclut Jean-Baptiste Gaffory.

Des zones d'ombres persistantes

Reste, après ces déclarations, plusieurs questions non-résolues, relevées tour à tour par le représentant du ministère public, Frédéric Metzger, et l'avocate des parties civiles, Me Claire Mathieu. Qu'en est-il du fusil de Jean-Pierre Romani, déclaré disparu par le septuagénaire des suites du cambriolage ?

Aucun des accusés qui reconnaissent les faits n'admettent l'avoir emporté ni même vu dans l'habitation.

Comment se fait-il, ensuite, que Jean-Pierre Romani affirme avoir été frappé par une arme et s'être vu plaqué le canon contre la tempe ? Là encore, aucun des trois cambrioleurs qui admettent s'être trouvés sur les lieux ne se l'expliquent.

Enfin, et c'est l'un des points centraux des débats : qu'en est-il de la participation ou non d'Andréa Gagliano à cette entreprise ? Lui l'affirme : "Je n'ai participé à rien". Pourquoi, alors, est-il cité à plusieurs reprises par Maxime D'Oriano dans l'opération ? "Je n'ai pas la réponse, soupire-t-il face à la cour. Cette réponse, je suis aussi ici aujourd'hui pour tenter de l'obtenir. Parce que ça fait quatre ans que je me pose la question. Nous n'avons pas de contentieux, nous sommes amis, je ne comprends pas."

Pour Andréa Gagliano, ce procès et les accusations à son encontre sont une profonde injustice. "On m'a fait faire un an de détention à Ajaccio. Vous savez, moi, j'étais un innocent en prison."

Plus encore, assure-t-il, il n'était "au courant de rien". "Le jour des faits, c'était pendant mes révisions du BAC. Ce matin-là, j'étais sûrement en train de dormir."

Outre Maxime D'Oriano, aucun autre accusé n'implique Andréa Gagliano dans cette affaire, préférant évoquer un cinquième individu dont ils refusent de réveler le nom. Anthony Rutily, lui, s'est voulu catégorique face aux interrogations de l'avocat général : "Vous voulez savoir si monsieur Gagliano était là ? Il ne l'était pas. Désolé si je n'est pas été assez clair sur ce point dans ma première déposition."

Ce vendredi 3 décembre, la cour devrait recevoir les déclarations de témoins de moralité d'Anthony Rutily et de Jean-Gabriel Del Piero. Les accusés devraient à nouveau avoir l'occasion de s'exprimer, en seconde partie de journée.

Le procès d’assises est prévu pour se tenir jusqu’au mercredi 8 décembre.