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Corthay, le discret chausseur des stars

Corthay, le discret chausseur des stars
21/07/2022

Corthay, le discret chausseur des stars

  • Par hggfd
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Si vos pas vous portent dans le panthéon de cire qu'est le musée Grévin, sur les Grands Boulevards parisiens, jetez donc un oeil aux pieds de l'effigie de Pierre Hermé, statufié depuis début octobre. Le célèbre pâtissier français porte de magnifiques souliers. Des Corthay. Moins célèbres que les Berluti ou les Lobb, les Corthay n'en ont pas moins leur fan-club. Pierre Hermé ne jure que par elles: «Je les adore. Pierre a un talent fou. Je trouve des choses de lui chez moi, ou de moi chez lui, comme vous voulez! Je lui achète une paire par an, et je les garde éternellement.» Jacques-Antoine Granjon, le patron de Vente-privée. com, posséderait quinze paires du même modèle, mais de couleurs différentes. Tous deux - comme une multitude de stars, de sportifs, d'artistes, de patrons - ont un jour franchi la porte de la boutique-atelier de la rue Volney, à deux pas de la place Vendôme et de ses bijoutiers prestigieux. Impossible, en pénétrant dans ce véritable petit écrin, de ne pas être saisi puis envoûté par les effluves mêlés du cuir, du bois, de la cire... Ici s'affaire tout un monde qui, dans les règles de l'art, peaufine la patine des souliers de clients du monde entier. «Venez, je vais vous montrer nos ateliers », invite, courtois et charmeur, le maître des lieux Pierre Corthay, tout en élégance sobre. Seule une bague «tête de mort» portée au doigt annonce la singularité du personnage. «C'est un perfectionniste et un esthète hors normes, un amateur de bonne chère, de vins fins et d'endroits décalés », assure ainsi une de ses connaissances. Direction les sous-sols, donc, à l'aspect et à l'odeur si caractéristiques des caves parisiennes.

Là, dans l'antre du seul maître d'art bottier en France, sont suspendues aux murs les formes en bois des pieds de clients prestigieux. Leur nom est inscrit au feutre: les tennismen Nadal et Tsonga, les actrices et acteurs Cate Blanchett, Matt Damon, Clint Eastwood, Jean Reno, Leonardo Di Caprio; Aditya Mittal, le fils du PDG d'ArcelorMittal, Pierre Hermé, Jacques-Antoine Granjon... Pierre Corthay raconte volontiers que l'achat de 150 paires par le sultan de Brunei lança l'entreprise et que le contrat avec le prestigieux club de golf de Long Island finança le prêt-à-chausser. Mais également qu'un chauffeur de car scolaire a économisé sou à sou pour s'offrir des Corthay sur mesure et conduit son bus avec! Stars ou simples amoureux du beau capables de casser leur tirelire pour s'offrir une paire à 6000 euros, la modestie est de mise ici. Tous et toutes sont logés à la même enseigne quand il s'agit de tendre ses pieds au maître de céans. L'entrée en matière relève quasiment du divan de psy pour verbaliser son idée, ses désirs. L'avis éclairé du bottier peut éviter les fautes de goût et de look. Chez Corthay, on met à nu plus que ses pieds. Impatients s'abstenir. Il faut en effet environ six mois pour prendre les mesures, sculpter les formes en bois, réaliser la première ébauche, essayer, rectifier, choisir les peaux (veau français, chameau - une innovation Corthay), tailler et assembler les souliers, les ajuster, choisir la teinte, l'appliquer, cirer ou glacer... Le prix à payer pour trouver chaussure - parfaite - à son pied.

D'ici ne sortent que quelques centaines de paires par an. D'autres préféreront choisir un modèle de «prêt-à-chausser» plus standard - compter quand même 1140 euros la paire en premier prix -, fabriqué dans l'usine artisanale de Beaupréau, petite ville industrieuse du Maine-et-Loire, à quelques encablures de Cholet. Beaupréau est pour 90% du chiffre d'affaires (environ 10 millions d'euros) de Maison Corthay qui y fabrique environ 10000 paires par an, avec le même soin et les mêmes peaux que rue Volney. Des quantités loin encore d'atteindre ceux des «grands» du secteur, comme Berluti et John Lobb, les plus proches en gamme, dont les volumes estimés tournent plutôt autour de 60000 et 30000. Mais la course au chiffre n'est pas l'objectif.

Unis dans la passion du beau

Corthay, le discret chausseur des stars

Cet outsider du soulier d'exception a pourtant bien failli disparaître. Corthay est une sorte d'obni - objet bottant non identifié -, un peu «rock», surgi il y a seulement vingt-cinq ans, en 1990, avant de s'institutionnaliser et de gagner le respect de ses pairs. «Je me suis toujours comparé à un chef cuisinier, iconoclaste et impertinent, qui cherche à innover en permanence sur les matières, les patines, le montage dans mon labo-atelier », se définit Pierre Corthay. La crise de 2008 et la défection d'un gros distributeur japonais, provoquant une chute de 30% du chiffre d'affaires, ont mis l'entreprise à genoux, poussée alors au redressement judiciaire. Aujourd'hui tirée d'affaire, c'est désormais un curieux tandem qui officie, tout en opposition de style.

A 53 ans, le fondateur a pris du recul - sûrement un peu à contrecoeur. Il est aujourd'hui «Art director» et reste l'inspirateur, le guide, assisté de son jeune frère, de neuf ans son cadet. C'est le discret Xavier de Royère, 47 ans, l'un des actionnaires clés, qui assume la fonction de PDG. Le feu et l'eau diront certains. Mais allez savoir qui est vraiment quoi. Tous deux se rejoignent assurément dans la passion du beau et dans la volonté de pérenniser une entreprise qui, quoiqu'il advienne, restera l'affaire de leur vie.

Pierre Corthay, d'abord. Une belle histoire, un personnage. Des parents comédiens: le père Sylvain, un ancien de la troupe de Peter Brook dans les années 70, qu'il accompagne souvent dans les tournées; la mère Catherine Sola, qui tourna avec Lautner, Dhéry, Chabrol... Une scolarité marquée par la pédagogie alternative Steiner. Et la fréquentation assidue de l'atelier de sculpture de sa grand-tante, Valentine Schlegel. «Je passais chez elle le soir, elle travaillait aussi le cuir et c'est là, dès 8 ans, que j'ai eu la révélation», se souvient Pierre Corthay. A 17 ans, il quitte le giron familial pour sept ans d'apprentissage chez les compagnons du Devoir avec, comme travail de réception, une paire de bottes féminines mexicaines. Suivent deux ans chez John Lobb, puis le poste de chef d'atelier de Berluti et des cours de marketing et de développement international à la CCI de Paris. «J'ai toujours voulu créer mon entreprise », rappelle-t-il. Ce qu'il fait en 1990. Histoire aussi de reprendre le flambeau d'une tradition presque disparue - Paris, entre les deux guerres, était la capitale des bottiers, avec ses 450 artisans.

Corthay va progressivement s'imposer. Le prêt-à-chausser démarre en 2003 avec quelques machines dans un atelier de Neuilly-Plaisance. Aujourd'hui «libéré» de la gestion de l'entreprise, Pierre Corthay reconnaît consacrer un peu plus de temps à ses hobbies. Une façon aussi de rester ouvert à la créativité. Amateur de blues, de jazz et de rock, il se lève tôt chaque matin pour jouer de la guitare et se produit parfois avec son ami acteur François Levantal. Peintre à ses heures, il penche pour l'abstraction de Jackson Pollock ou de Joan Mitchell et pour les artistes du groupe Supports/Surfaces, Claude Viallat notamment, pour qui la matière et le geste comptent plus que le sujet.

Le maître bottier et l'entrepreneur

A cette aune, Xavier de Royère peut sembler d'un autre monde. Là où Pierre Corthay disserte jambes croisées sur le sofa, décontracté et souriant, petite barbe et moustache au fouillis savamment étudié, ce longiligne quadra de 47 ans - visiblement le métier conserve bien -, vêtu de sombre est tendu vers l'interlocuteur, l'oeil vif et ardent, concentré et toutes convictions dehors. Une autre façon d'être habité par la passion. Ce Périgourdin fan de rugby et dévoreur de journaux papiers - seules confidences qu'il s'autorise -, fils de l'ancien PDG d'Air Liquide Edouard de Royère, aligne sur son CV les étapes du futur patron: ESCP, trois ans chez Arthur Andersen, puis direction le luxe. La filière «retail» LVMH, où il rencontre Yves Carcelle, longtemps PDG emblématique de Louis Vuitton, décédé l'an dernier. Un mentor qu'il vénère. Dix ans chez le malletier, d'abord: assistant de vente avenue Montaigne, directeur du «flagship» de l'avenue Marceau, lancement du magasin des Champs-Elysées en 1998... Départ pour Londres - cinq ans - avant d'entrer dans la filiale Loewe: Hong-Kong, d'abord, puis le siège de la marque, à Madrid... Un parcours sans faute.

Mais là où l'on pouvait s'attendre à le voir gravir les marches vers les sommets, il va choisir de voler de ses propres ailes. «Je voulais continuer à entreprendre. J'ai appris que Pierre, que je ne connaissais pas, recherchait un partenaire. Un ami est allé faire un tour rue Volney et m'a parlé d'un produit incroyable. J'ai entrevu son potentiel dans un segment en forte croissance et j'ai plongé.» Bien sûr, il y a beaucoup à faire pour effacer les traces de la mauvaise passe, entre 2008 et 2010. Mais c'est précisément là son talent. Il reprend l'entreprise en mars 2010, investit, complète le tour de table avec quelques actionnaires. Face à un Berluti ou à un Lobb, tous deux filiales de grands groupes (LVMH, Hermès) il y a de la place pour une maison indépendante, très «family business», 100% made in France et originale. «Je me bats pour qu'on produise en France mais ce n'est pas facile...», sourit-il. Et entre l'artiste qui voit sa création conserver son ADN et l'entrepreneur qui entrevoit le potentiel de développement, l'accord peut se faire.

La reprise en main est radicale. Le positionnement haut de gamme du prêt-à-chausser est accentué. L'offre est rééditée, recentrée sur 20 modèles seulement dont les emblématiques derbys Arca, plébiscités par les clients. Les prix - trop bas pour la qualité offerte, explique le PDG - sont revus à la hausse et Volney est entièrement réhabilité. Côté marketing, une campagne de pub, en 2011, avec la rock star Bryan Adams marque les esprits dans le milieu: Corthay is back! Et décision majeure, mais sûrement douloureuse pour Pierre Corthay, la petite usine de Neuilly est finalement délocalisée à Beaupréau. Moment (re)fondateur, cependant, pour Xavier de Royère: «Sinon, on était mort! »

Autre décision clé, l'expansion internationale avec des corners dans les plus grands magasins du monde et la relance des boutiques propriétaires sur le modèle Volney. Paris, Londres, Hong-Kong, Singapour, Dubaï, Tokyo, Pékin... L'actualité, aujourd'hui, est double: la diversification, avec une ligne de petite maroquinerie; et l'ouverture d'un nouveau magasin en Afrique du Sud, à Johannesburg, le 25 novembre. Une première, très attendue et... très observée dans le milieu. Le «business plan» de Corthay? «Faire en sorte que quand vous recevez un bonus, vous vous leviez et passiez dans une de nos boutiques vous faire plaisir», résume Xavier de Royère. Simple.

L'entretien, selon Pierre Corthay

01. Eviter de porter la même paire deux jours de suite - le cuir doit pouvoir sécher et respirer - et les enfiler avec un chausse-pied. Impératif: mettre un embauchoir entre deux utilisations. 02. Essuyer chaque jour la poussière avec un chiffon doux en coton. Elle empêche le cuir de respirer, ce qui le fragilise. 03. Nourrir la peau une fois par quinzaine en la massant délicatement avec une noisette de crème. Après une demi-heure, étaler un peu de cirage. Chez Corthay, on n'utilise que des produits Saphir médaille d'or. Faire briller avec un vieux bas nylon roulé en boule. Spécial voyageur: remplacez l'embauchoir par du papier journal et... bannissez les brosses rotatives des hôtels!

un marché encore étroit

Dans son étude de 2014, le cabinet Bain&Co parle de «dynamique forte pour les chaussures de luxe», dont les ventes ont progressé de 8% par rapport à 2013.Mais le marché mondial reste encore relativement étroit, à 14 milliards d'euros en 2014, très en deçà de celui des sacs (37 milliards d'euros).